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COLOMBIE : La réalité au-delà de la libération d’Ingrid Betancourt.

15 juillet 2008

La libération le 2 juillet 2008 d’Ingrid Betancourt a été pour tous - en Europe comme en Amérique latine - un grand soulagement. Celle des 14 autres otages libérés aussi. Mais, il reste encore des dizaines d’otages aux mains des FARC. Il est nécessaire de s’en rappeler car ils sont moins illustres que l’ex-candidate verte à la présidence et ne sont pas porteurs du passeport américain. Les risques liés aux méthodes des autorités colombiennes les guettent. Tout comme l’oubli international en raison, notamment, de la méconnaissance des réalités politiques et sociales de la Colombie.

En effet, si l’opération militaire du pouvoir colombien, qui s’est déroulée sans morts ou blessés, peut être saluée quant à son résultat, elle ne saurait d’une part occulter la violation crasse des Conventions de Genève par l’usage du symbole du CICR et cacher la dramatique réalité politique et sociale colombienne. Ce pays n’est qu’une démocratie de façade. La Colombie du président Alvaro Uribe est en réalité un pays de corruption et de violence. Corruption jusqu’au niveau présidentiel et violence institutionnelle en raison des rapports consanguins entre le pouvoir et les groupes paramilitaires et de l’impunité des assassinats politiques, de syndicalistes, de l’assassinat des militants et de militantes pour la justice et les droits des citoyennes et des citoyens.

En ce qui concerne la corruption, le cas le plus choquant est celui - impliquant le président lui-même - de l’achat en 2004 du vote de la députée Ydis Medina afin d’obtenir du parlement, à une voix près, la réforme constitutionnelle permettant à Alvaro Uribe de se présenter pour un deuxième mandat présidentiel, strictement interdit jusque là par la Constitution. Fin juin 2008 – quelques jours avant la libération des otages - la Cour constitutionnelle colombienne déclarait que la réforme avait été l’ « expression d’un clair abus de pouvoir » et a ordonné de la réviser. C’est ainsi pour éviter l’annulation de son mandat qu’Alvaro Uribe a annoncé des élections anticipées.

Pour se faire une idée de la violence sociale colombienne, il suffit de quelques clics de souris sur les sites internet d’Amnesty international (AI) ou de Human Right Watch (HRW). Ces organisations nous révèlent des épisodes et des chiffres qui font froid dans le dos. Ainsi, selon AI, « d’année en année, la Colombie est devenue le symbole des atteintes les plus graves et les plus fréquentes dans ce domaine. (…) Depuis le début de l’année 2008, 22 syndicalistes ont été tués dans ce pays – un chiffre en nette augmentation par rapport à la même période concernant 2007 ». A titre d’exemple, citons les cas recensé par AI de Jesús Heberto Caballero et d’Adolfo Gonzalez Montes. Le premier syndicaliste est mort après une menace de mort des « Aigles noirs » datée du 21 avril 2008 envoyée par courriel à des organisations syndicales et à des organisations de défense des droits humains dans le département de l’Atlantique. Le deuxième, membre du Syndicat national des travailleurs de l’industrie charbonnière (SINTRACARBON), a été torturé et tué à son domicile le 22 mars 2008, alors que le syndicat s’apprêtait à entamer des négociations sur les conditions de travail avec les entreprises de la gigantesque mine d’El Cerrojón. HRW souligne que les victimes des paramilitaires qui parlent de leur expérience sont menacées et parfois tuées. Cette ONG relate le cas de Mme Yolanda Izquierdo mère de cinq enfants qui dirigeait un groupe de 700 victimes de paramilitaires qui exigeaient la restitution des terres qui leur avaient été volées par ceux-ci. Le gouvernement n’a jamais accordé la protection demandée et la militante, mère de cinq enfants, a été assassinée devant chez elle en février 2007. Selon AI, « les syndicats, au même titre que les associations de défense des droits humains ou d’autres organisations au sein de la société, sont souvent considérés par les responsables gouvernementaux, les forces de sécurité et les paramilitaires comme collaborant avec la guérilla ou lui apportant un soutien. Il n’est pas rare que ces accusations soient suivies de menaces ou d’agressions contre des militants des droits humains ».

Dans le registre de la collaboration avec les paramilitaires, rappelons qu’en 2007, le Département de justice américain annonçait un arrangement de 25 millions de dollars avec Chiquita Brands dans une procédure pénale ouverte contre la multinationale pour les versements effectués par celle-ci en faveur des AUC, groupe paramilitaire de la région bananière. Or, les AUC – tout comme les FARC et l’ELN - sont considérées par les USA comme des organisations terroristes.

Des dizaines de parlementaires de la coalition politique de Alvaro Uribe, y compris son propre cousin, le sénateur Mario Uribe aujourd’hui en fuite, sont sous enquête pénale pour collaboration avec les organisations paramilitaires. 37 parlementaires anciens ou actuels sont en détention. L’un n’est autre que le frère de l’ancienne ministre des affaires étrangères qui pour cette raison a dû démissionner. Une enquête pour ses liens avec les paramilitaires a également été ouverte contre Jorge Noguera, chef des services secrets de Alvaro Uribe entre 2002 et 2005. Le président Alvaro Uribe, de manière scandaleuse, avait émis l’idée d’amnistier tous ces parlementaires. Il a dû y renoncer sous la pression des USA qui menaçaient de ne pas poursuivre les négociations sur l’accord de libre-échange.

Les critiques émanent aussi de l’Organisation des Etats américains (OEA) chargée de vérifier la démobilisation des paramilitaires. Dans son rapport de 2007, elle met évidence la présence de nouveaux groupes armés ou d’anciens jamais démobilisés. Soit une réalité bien différente de celle que propage ces derniers mois en Suisse et en Europe M. Frank Pearl, conseiller spécial du président pour la réintégration des démobilisés.

Alors que la Colombie vit sous ce régime, la Suisse négocie et les autres pays de l’AELE négocient avec elle un accord commercial de libre-échange. Les consommateurs suisses apprécieront sûrement de pouvoir acquérir à meilleur prix les biens agricoles ou manufacturés produits – aussi dans les multinationales helvétiques - par des travailleurs et des syndicats vivant sous la menace des paramilitaires. Signalons que le Parti Démocrate américain, dont on ne peut dire qu’il soit à l’extrême gauche, a annoncé, par son chef de groupe parlementaire, en juin 2007 qu’il ne soutiendrait pas l’accord de libre-échange tant qu’il n’y aurait pas des preuves matérielles de progrès réels sur le terrain au regard de l’impunité de la violence contre les syndicalistes et de la lutte contre les groupes paramilitaires.

Dés lors, deux choses s’imposent. Premièrement, la Conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey devra tout mettre en œuvre, lors de sa prochaine rencontre avec le président Alvaro Uribe, pour que soient évoqués les droits de l’homme en Colombie. Deuxièmement, le Parlement suisse - qui sera amené à brève échéance à se prononcer sur la ratification de l’accord de libre-échange avec la Colombie - doit faire preuve de lucidité et suspendre le traitement de cet objet jusqu’à ce que des progrès sensibles et concrets soient réalisés en matière de droits de l’homme.

Carlo Sommaruga , Conseiller national, Membre de la Commission des affaires étrangères


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